01.12.2007
Azur
L'USAP me pose un problème. Peut-être même un dilemme. Suis-je Usapiste? Ou ne le suis-je pas, ce qui en termes de dialectique pourrait être posé autrement: suis-je anti-usapiste? Lorsque je suis revenu au pays natal, après dix-huit années d'un exil émerveillé au Pays Basque, un de mes nouveaux collègues, dans ce qui était désormais mon lieu de travail, mon territoire des exercices, mon champ d'honneur ou ma fosse de servitude volontaire, c'est selon, m'avait posé la question, comme si le sort du monde, ou, à tout le moins, de la Catalogne du Nord en dépendait. J'avais eu cette réponse, qu'il m'arrive encore aujourd'hui de resservir si d'aventure on me repose la question et que la lune soit défavorable: " je suis a-usapiste", a, du préfixe grec a privatif, c'est-à-dire que, en gros, je ne me pose pas la question, l'Usap ne fait pas partie de mon champ de réflexion, l'usap ne m'occupe pas, ne me préoccupe pas. Dix huit ans après avoir asséné pour la première fois cette réponse que je croyais définitive, je me pose encore et toujours la question finalement. Et je crois que je me la suis toujours plus ou moins posée, enfin, du moins depuis que j'ai une conscience rugbystique. Dans un de mes scenario - oui, vous savez, j'ai commis, à mes heures, entre trois et six heures le matin, dans des temps plus juvéniles et plus cléments, des scenario - ou scenarii- de BD, que j'ai eu la fortune inconstante et parfois contraire de confier à des dessinateurs dont tous ne furent pas délicats-, l'histoire se déroulait dans un Perpignan d'après la Bombe, et un étrange héros humanoïde évoluait en sang et or dans les jardins de l'hôtel Pams, siège mythique de la Fac de Lettres des années soixante: il s'appelait USAP et son sort allait comme vont les héros ballotés par les dieux, vaille que vaille, et plutôt rien qui vaille sur la fin. Et comme vont les clubs de rugby, dans ces temps incertains. Parce que l'Usap, c'est, comme le dit la propagande et malgré elle, plus qu'un club ( ô Barça, inaccessible étoile, et tes maillots à la gloire de l'UNICEF!). C'est un univers, une âme collective, un microcosme romain. Quel homme de bonne volonté n'enrage pas lorsque les hurlements et les siflements d'une foule déchaînée accueille (!) l'arbitre ou l'équipe adverse? Mais quel catalan n'a-t-il pas des frissons quand la Santa Espina ou l'Estaca résonnent dans l'arène? Qui ne peste pas contre l'arrogance et l'insondable abîme d'imbécillité doctorale, la bêtise, la fatuité, le syndrome du rhinocéros ( voir Ionesco!) de certains dépositaires du maillot azur, qu'ils jouent, entraînent ou éduquent (?) ? Mais qui n'a pas un frère, un ami, un proche, ancien de l'usap, et ne s'honore de l'avoir pour proche, ami, frère? Qui n'a pas espéré, ne serait ce que l'espace d'une mi-temps, la revêtir, cette tunique azurée et lui faire honneur? Qui, enfin, n'a pas rêvé un jour, à défaut d'être président ou entraîneur, d'être au moins sélectionneur? Et tout ce petit monde catalan, dans chaque café d'ici, fait son équipe, qui est bien sûr sans l'ombre d'un doute ni le souffle d'une contestation, la meilleure possible? Où retrouve-t-on une telle ferveur, une telle passion, où existe-t-il un tel Forum, où s'ouvre-t-il chaque jour un aussi fervent café des sports? Même pas au pays Basque, où un biarrot ne chantera jamais le Vino Griego, et où un bayonnais ne s'habillera jamais de rouge, hormis les 5 jours qui vont du premier mercredi d'Août au dimanche, et encore, seulement le foulard et la ceinture.
En fait, je rêve de l'Usap. Un Usap fédérateur comme l'est le Barça ( quoique l'Espanyol...), enthousiasmant comme le sont les All Blacks, fraternel comme le coeur des hommes, héroïque comme les 300 de Sparte, humblement courageux comme l'Armée des Ombres, un Usap libre et communiste, généreux et gratuit, enraciné dans son terroir catalan et citoyen nomade du vaste monde, comme au temps de la Méditerranée catalane.Une étrange principauté faite de petits villages ouverts la nuit où l'on jouerait au rugby entre deux cargolades, de petits villages qui s'appeleraient Perpignan, Toulouse, Le Cap, Auckland, Dublin, Cardiff, ou encore Saint Jean de Luz, Garazi, Sant Boï ou Prats de Mollo. Je rêve d'un Aimé Giral où l'on conspuerait les riches et les puissants, où les places seraient à un prix unique, où le Président du Conseil Général ferait la queue au guichet à côté du RMIste,et le Maire de la Fidelissima voisinerait avec les sans-papiers à qui l'on offrirait le gîte et le couvert sous un grand chapiteau. Un rêve encore. C'est 17 heures. les matchs finissent à la même heure que les corridas, et il y apresque toujours comme une mise à mort. Et ils sont comme la vie, une histoire pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot. L'idiot, ici, moi, qui vais sur les stades du Top 14 deux fois par saison, qui regarde sur la chaîne cryptée des matchs souvent insipides, qui rage devant les désespérantes séquences de pick and go en rêvant des anciennes grandes envolées, pas si lointaines, des Ramis, Coderch, Desclaux, Puig Aubert, Teulière, Maso et autres Jean-Marc Bourret. Et d'une finale de rêve, quelque part au paradis, entre un Aviron Bayonnais conduit par Jean Dauger, et notre Usap où flamboierait encore Jo Maso.
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